Aménagements successifs du noir

Ces photos ont été prises à Belgrade ces quelques dernières années. Belgrade, autrement dit « la ville blanche », la capitale du pays que j’ai quitté il y a quinze ans, écœurée par la violence des années quatre-vingt-dix, qui n’en finissait pas. Belgrade où je suis revenue un peu par hasard, un peu par envie, entremêlés d’espoirs et d’appréhensions. J’ai eu besoin de marcher, marcher, arpenter, observer. Comme pour confronter des peurs. Je suis partie à la recherche de quelque chose sans savoir de quoi ; des endroits que je connaissais, des prouves que j’ai vraiment existé et vécu une grande parti de ma vie ici. Les souvenirs lourds. Enfermés dans les confins de mon être pour ne pas faire du mal…Maintenant réclament de sortir. Et je photographie pour les sortir et placer sur le papier, je me liber. Et voilà ces images gorgées d’encre noire.

Une année après mon retour à Belgrade je rencontre le jeun écrivant Sylvain Prudhomme qui regarde ces photos, elles lui parlent, l’attirent. Il écrit le texte et on le nomme Aménagements successifs du noir.

« La femme attend que la nuit tombe. Tout le jour, à ses fenêtres, au deuxième étage de l’immeuble, les rideaux restent tirés. L’homme en bas se demande si c’est vrai qu’elle est là, s’il n’a pas rêvé qu’elle était revenue. Et puis la nuit tombe. Partout les lumières aux fenêtres s’allument. La femme descend. Elle jette un regard à la ronde, comme pour s’assurer que tout est bien désert. Pendant une fraction de seconde ses yeux fouillent l’obscurité, scrutent le trou noir du porche où se cache l’homme. »

Sylvain Prudhomme, « Aménagements successifs du noir » (extrait).